TEXTES

Ces textes sont composés à partir des notes dont je noircis mes carnets au long des jours. Chez moi, en chemin, à la table d'un bistrot, dans une chambre d'hôtel, assis sur un rocher... Elles ne cherchent pas à circonscrire une pensée dans le cadre de la raison. Elles sont une autre expression du chant intérieur. Un thème vient, un mot, une idée, une phrase. Alors je déroule le fil, en improvisant, en essayant de me tenir au plus près du jaillissement naturel de l'écriture. Sans savoir où je vais. Comme un musicien laisse aller ses doigts selon l'inspiration sur la manche de sa guitare, ou sur le clavier d'un piano. Sans vouloir démontrer ni expliciter. Tout au contraire, c'est à moi, en premier lieu, que l'écriture révèle ce que l'intuition a suscité. J'écris pour rester dans l'espace poétique, lorsque la situation ne se prête pas à la photographie. Si le lecteur veut bien considérer ces variations comme des petits poèmes en prose, alors j'aurais au moins l'humble satisfaction d'avoir écrit à cet effet.

La porte de l'infini #161020

Rocher

Tel rocher que j’interroge du regard, que je photographie, suscite en moi un sentiment, une émotion, un désir, éveille un souvenir, une envie… C’est donc qu’il a, par une espèce de jeu de miroir, un effet sur moi. Il s’adresse à moi en réponse à mon adresse à lui. Il est actif, dynamique, vivant. Il n’est plus inanimé dès lors que je suis entré en contact avec lui. Je lui confie une part de mon esprit, qui communique avec moi par réflexion. En quelque sorte, je le spiritualise. Il acquiert par moi une présence particulière, une intériorité, je dirais même une personnalité. Si je reviens sur le même lieu, je le retrouve avec émotion, comme on retrouve un compagnon de route. Nous avons une mémoire commune, liée à notre histoire commune, qui s’enrichit à chacune de nos rencontres. Il n’est pas n’importe quel rocher. Je peux reporter cela à l’ensemble des composants d’un paysage : un val, sa rivière, ses pierres, ses arbres, ses brumes, ses pluies, ses oiseaux… Je photographie un lieu à la seule condition qu’il offre la possibilité de cet échange animiste. D’une dynamique entre lui et moi. Il m’accueille lorsque j’arrive, et je l’accueille en moi en retour. Nous nous inscrivons dès lors dans un même cycle d’engendrement. Un même jeu de réverbérations. Alors la réalité révèle sa part cachée. Un dialogue intime s’établit. Tel lieu peut me parler et ne pas parler à quelqu’un d’autre que moi. Par la photographie, l’âme humaine entre en résonance avec les choses et leur confère une présence, une intériorité, une vie intérieure. La photographie est une pratique reliante. C’est dans la reliance que, de loin en loin, se déploie le sentiment océanique, la disparition de toute limite, l’espace du divin. C’est là, au fond du souffle, que le temps d’un battement de cil, d’un déclic, s’ouvre la porte de l’infini.