TEXTES

Ces textes sont composés à partir des notes dont je noircis mes carnets au long des jours. Chez moi, en chemin, à la table d'un bistrot, dans une chambre d'hôtel, assis sur un rocher... Elles ne cherchent pas à circonscrire une pensée dans le cadre de la raison. Elles sont une autre expression du chant intérieur. Un thème vient, un mot, une idée, une phrase. Alors je déroule le fil, en improvisant, en essayant de me tenir au plus près du jaillissement naturel de l'écriture. Sans savoir où je vais. Comme un musicien laisse aller ses doigts selon l'inspiration sur la manche de sa guitare, ou sur le clavier d'un piano. Sans vouloir démontrer ni expliciter. Tout au contraire, c'est à moi, en premier lieu, que l'écriture révèle ce que l'intuition a suscité. J'écris pour rester dans l'espace poétique, lorsque la situation ne se prête pas à la photographie. Si le lecteur veut bien considérer ces variations comme des petits poèmes en prose, alors j'aurais au moins l'humble satisfaction d'avoir écrit à cet effet.

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La porte de l'infini #161020

Par Le 16/10/2020

Rocher

Tel rocher que j’interroge du regard, que je photographie, suscite en moi un sentiment, une émotion, un désir, éveille un souvenir, une envie… C’est donc qu’il a, par une espèce de jeu de miroir, un effet sur moi. Il s’adresse à moi en réponse à mon adresse à lui. Il est actif, dynamique, vivant. Il n’est plus inanimé dès lors que je suis entré en contact avec lui. Je lui confie une part de mon esprit, qui communique avec moi par réflexion. En quelque sorte, je le spiritualise. Il acquiert par moi une présence particulière, une intériorité, je dirais même une personnalité. Si je reviens sur le même lieu, je le retrouve avec émotion, comme on retrouve un compagnon de route. Nous avons une mémoire commune, liée à notre histoire commune, qui s’enrichit à chacune de nos rencontres. Il n’est pas n’importe quel rocher. Je peux reporter cela à l’ensemble des composants d’un paysage : un val, sa rivière, ses pierres, ses arbres, ses brumes, ses pluies, ses oiseaux… Je photographie un lieu à la seule condition qu’il offre la possibilité de cet échange animiste. D’une dynamique entre lui et moi. Il m’accueille lorsque j’arrive, et je l’accueille en moi en retour. Nous nous inscrivons dès lors dans un même cycle d’engendrement. Un même jeu de réverbérations. Alors la réalité révèle sa part cachée. Un dialogue intime s’établit. Tel lieu peut me parler et ne pas parler à quelqu’un d’autre que moi. Par la photographie, l’âme humaine entre en résonance avec les choses et leur confère une présence, une intériorité, une vie intérieure. La photographie est une pratique reliante. C’est dans la reliance que, de loin en loin, se déploie le sentiment océanique, la disparition de toute limite, l’espace du divin. C’est là, au fond du souffle, que le temps d’un battement de cil, d’un déclic, s’ouvre la porte de l’infini.

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Une éphémère épiphanie. #101020

Par Le 10/10/2020

Parfois, un jour de grâce, l’acte photographique qui culmine dans un légère et progressive pression de l’index sur le déclencheur, est une révélation. Le sentiment de reliance au Tout, d’appartenance au monde, s’ouvre comme une fleur dans la poitrine, dans le souffle. Cette connexion de la conscience avec l’univers est l’aboutissement passager d’une quête d’équilibre. L’impression de sérénité transfigure soudain la réalité, le temps d’une infime fraction de temps. Une éphémère épiphanie. Comme une jouissance qui illumine l’esprit et s’abolit dans son jaillissement. Le déclic léger ouvre un profond silence intérieur. Je ressens la libération douce, vivifiante, de toute cette énergie qui, comme on bande un arc, a été progressivement accumulée jusqu’à l’instant du déclenchement. La flèche décochée traverse lentement la lumière et la transfigure. Le temps d’un doux éclair, d’une tendre foudre, je ne m’appartiens plus, plus rien ne m’appartient, j’appartiens à tout et tout m’appartient. Plus rien n’existe et tout est là. Expérience du vide qui ne serait pas morbide comme l’indiquerait le sens péjoratif du mot en occident, mais au contraire un vide oriental, qui rassemble vacuité et plénitude. Le temps d’une étincelle s’instaure un silence non pas sépulcral mais sonore. Une immobilité non pas cadavérique mais apaisée, intérieure, un retour à l’état d’inertie, de parfait équilibre, non celui de la mort, mais celui d’une tranquille absence à soi dans la parfaite présence au monde. L’acte photographique est solitaire, intime. Chacun de ces instants de grâce est un pas sur le chemin vers soi. Mais choisir de vivre poétiquement par et avec la photographie, c’est choisir un chemin de solitude qui ne conduit pas à l’enfermement mais à l’Autre. Sans quoi je n'imprimerais pas forcément les images sur le papier, à quoi bon? A quoi bon exposer, créer des livres? Ce chemin est empierré d’images qui sont autant de poèmes. Haute voie de communication. Et si je devais formuler un voeu, un rêve d’idéal, ce serait qu’au-delà de cet acte photographie que j’ai décrit comme acte solitaire et reliant, la vision de ma photographie par l’Autre saisisse son âme de pareille manière et ouvre dans son coeur un chemin qui m’échappe et conduit ailleurs.
 

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Méditation. #091020

Par Le 09/10/2020

Au long du paysage, je marche, je disparais lentement, je m’incorpore à la nature. Le déclenchement de l’appareil photo viendra de lui-même, quand je ne ferai plus qu’un avec ce qui est là. Cela ne s’obtient pas sur commande. Parfois je peux pas atteindre cet état, ce point d’équilibre sensible qui permet de photographier. La résonance, le dialogue, l'échange, l'attirance mutuelle avec le motif ne s'établissent pas. Photographier comme on écrit un poème n'a rien de l'acte prédateur. Je ne suis même pas certain que la volonté intervienne, si ce n'est celle d'essayer de photographier. Hors de la décision de sortir avec mon Leica, j'abandonne du mieux possible toute intention, toute volonté, pour répondre à ce qui appelle. Je ne saisis rien quand je photographie. J'écoute, je regarde, je respire. Je médite. L’image retranscrira peut-être le sentiment d’une situation qui concerne un homme, un temps, et un lieu. Un temps éclaté entre présent, passé et avenir. Un homme seul confondu avec son intuition. Un lieu qui est le miroitement de la vie intérieure. Le réel n’est rien sans sa part cachée. Son revers que seul la rêverie atteint.

à suivre...

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L'espace immédiat

Par Le 07/10/2020

 

L’espace immédiat est celui de ma photographie. Les lieux immédiats, les êtres immédiats, les choses immédiates. Tout ce qui est là, qui entre dans le cadre de ma vie. Cet espace immédiat est la matière brute. De cette matière brute je tire un minerai, qui serait en quelque sorte la matière première. Des images qui sont autant de tentatives, d’esquisses. Parfois pour en préparer d’autre, pour interroger le motif. D’autres fois répondant purement à l’intuition. D’autres fois encore en revenant sur les lieux pour creuser davantage. Quelque soit le motif, ces principes sont valables. C’est d’ailleurs pourquoi ils ont valeur de principes. Ils concernent la justesse à moi-même au moment de photographier. La manière d’avancer dans l’espace, de me situer. La manière d’aborder le sujet, avec le plus de naturel, la plus grand fluidité. Le moins de technique possible, le moins de réflexion possible, pour être en lien direct avec le réel, ce qui est là.

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Note. Sur la photographie et l’écriture. 20 septembre 2020

Par Le 06/10/2020

 

Lorsque j’écris, la photographie n’existe pas, elle n’existe plus. Comme si je ne devais plus jamais photographier. J’écris pour me souvenir de la photographie, pour la comprendre, pour l’inscrire en moi au plus profond. Pour être avec elle. Lorsque je photographie, l’écriture n’existe pas, elle n’existe plus. Je n’ai jamais écrit et n’écrirai jamais. La photographie, lorsque je ne photographie pas, me laisse à l’écriture. L’écriture, lorsque je n’écris pas, me laisse à la photographie.

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Sur le naturel et la fluidité, variation II

Par Le 18/04/2017

La photographie poétique, c’est à dire cette manière de photographier que je fais mienne, ne s’intéresse pas beaucoup à la technique ni à la technologie. Le poète n’a besoin d’être un grammairien ou un linguiste pour écrire, il doit inventer son propre mode opératoire, se donner les moyens de sa pratique, mais pour ce qui me concerne ils sont assez réduits et ont pour vertu principale de se faire oublier du mieux possible pendant le service. Sans m’interdire la connaissance, après tout pourquoi pas, à l’heure de photographier, je ramène l’ensemble de mon savoir à un minimum d’éléments, qui vont me permettre d’agir avec naturel et la plus grande fluidité possible en chaque situation qui se présente. Un appareil télémétrique. Une focale fixe, courte. 50mm ou 28mm.