notes

LES BOUTIQUES

Le 15/06/2016

Biarritz. Les Colonnes. Mardi 14 juin 2016.

Elle voulait venir à Biarritz pour faire les boutiques. Je l’ai accompagnée. ça partait d’un bon sentiment, mais les boutiques, moi, je ne peux pas. Alors on s’est séparés, parce que de me sentir traîner derrière elle comme un chien qui s’ennuie, ça l’énervait. Nous sommes passés devant une librairie. « Achète-toi un bouquin et attends-moi aux colonnes, » m’a-t-elle dit en s’éloignant. Pour une fois j’étais sorti avec elle sans mon sac, mes carnets, mon appareil photo. C’est rare mais là, je voulais lui faire plaisir en l’accompagnant dans les magasins de fringues. Une fois sur place, j’ai senti que c’était vraiment au-dessus de mes forces. J’avais envie d’être seul, de rêvasser, d’écrire. J’ai déambulé entre les tables chargées de bouquins sans m’arrêter devant le gros tas de romans qui ne m’intéressent pas. Je me suis dirigé vers les beaux livres, j’avais envie de voir des images. Je ne sais pas pourquoi, j’ai senti que sur une table, à droite, un ouvrage guignait. Je m’en suis approché. Une nouvelle édition des poésies de Carver. Les livres sont vivants, ils parlent, ils interpellent, ils savent se manifester. La plupart des livres importants, je les ai trouvé de cette façon, on s’est rencontrés. Je saisis le Carver, éprouve le papier de la couverture, soignée, avec rabat. Lui et moi, on se connaît depuis longtemps. J’ai acheté un recueil pour la première fois à Pau, il y a vingt-cinq ans. J’avais entendu la lecture d’un extrait à la radio, et aussitôt filé dans la première librairie. Il y a belle lurette qu’on se cause, Carver et moi. Sa lecture me renforce, m’encourage, me pousse en avant, me donne envie d’écrire. J’achète le livre et me voici aux Colonnes, où je commande un thé vert. Je lis. Au bout d’une dizaine de pages, ça ne loupe pas, l’énergie monte en moi. L’envie de m’y mettre. Ecrire. Je fouille dans mes poches, y trouve un stylo. A la fin du livre, il y a des pages blanches. Sans doute à cause du nombre de cahiers, une histoire technique, d’imprimeur et de taille de feuille de papier. Ou bien, c’est moins probable mais je préfère y croire, l’éditeur a laissé des pages blanches parce qu’il se doutait que ces poèmes donneraient envie d’écrire à un type, un jour, sur la terre. Ce jour, c’est aujourd’hui. Et le type en question, c’est moi. J’écris. Elle est dans les boutiques et  je souhaite maintenant qu’elle y passe beaucoup de temps.

30 mars 2016

Le 30/03/2016

 

Portrait

Camus

Le 06/03/2015

Relire Camus, comme on s’en va au loin dans la montagne visiter un vieux maître. Relire Camus, c’est chaque fois renaître. Relire pour me relier. Pour reprendre souffle au souffle primordial. Les Noces. Puis l’Envers et l’endroit. Deux ou trois nouvelles de l’Exil et le royaume. Viennent les vacances d’hiver, nous partons en famille à la montagne et j’emporte un passager clandestin : l’Etranger. Chaque soir, quand tout le monde est endormi, rompu par une journée de neige et de tempête, harassé par le grand dehors, je regagne l’ermitage intérieur où j’ai laissé le texte. Rencogné au fond d’un fauteuil mou, emmitouflé dans une couverture, tandis que la neige bat la nuit et fouette les carreaux, je sirote quelques pages, comme un vieux single malt. C’est du feu et de la terre. Humer l’écriture, rouler les phrases dans la bouche, à voix basse, pour la mélodie, la musique. Reprendre, comme on reprend une ligne de portée, pour le plaisir d’entendre encore, d’interpréter différemment, d’être plus juste sur ce fil tendu du texte à moi et de moi au texte. Sentir la parole de Camus battre ma peau comme des mains puissantes et douces sur un cajón flamenco. C’est la cadence du vieux maître. Son chant. Je referme le livre et je clos les paupières pour embrasser pleinement cette tristesse ensoleillée qui m’étreint, depuis la première fois et à chaque fois que je lis Albert Camus.

En sortant de l'école

Le 01/01/2015

&

(à Ludo)

L'enfance n'est pas la source de l'art. Non, tout commence bien avant, dans la nuit de l’Univers. A l’enfance, l'eau sort de la montagne. Résurgence. On sent que Tout est là. Tout, sans comprendre ce qu’est ce Tout, mais sachant qu’il est le Tout. L’être est là, comme la fleur dans le bourgeon. Ce matin de premier janvier, j’ai fait écouter la chanson de Prévert et Kosma à mes fils. En sortant de l’école… un ami m’a fait remarquer, sur le Net, que j’avais intitulé une photographie « En sortant de l’école ». J’avais inconsciemment repris le titre de la chanson. Ce sera désormais le titre de mes photographies sur l’enfance de mes enfants. Le propre d’un ami, c’est de savoir vous atteindre en plein coeur. Les lumières de la petite école, près du gave, se sont allumées au fond de moi. Je suis tout entier dans cette chanson, que la maîtresse nous avait fait écouter. Nous l’avions apprise, nous la savions par coeur, c’était une ivresse de chanter au rythme d’une petite locomotive. Ce rythme entraînant, il ne venait pas simplement de la musique, je le possédais, il venait se poser, épouser mon rythme intérieur. On sent la vie qui prend son allure, quand on a huit ans. Ce rythme, c’était celui de la vie elle-même, celui de l’espoir, celui de cette joie non dénuée de crainte qui donne sa cadence profonde au mouvement en avant. En avant, en avant!  criait Fébus du haut la tour de son château. Adelante! Je comprends, à la charnière des ans, combien la ritournelle du poète virevolte encore au fond de moi, combien je suis tout entier dans cette chanson. Je l’apprendrai, à la guitare, pour la chanter avec mes enfants. Pour que le train continue de caracoler parmi les fleurs et les larmes, qu’il continue de nous emmener tout autour de la terre dans ses wagons dorés, qu’il continue de les emmener, quand je ne serai plus à bord. Qu’il continue de les emmener, eux, et les passagers qu’ils inviteront à monter, ainsi de suite, jusqu’à la fin des temps. A pied, à ch’val, en voiture, et en bateau à voile.

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Epure

Le 29/12/2014

Epure

La vie sauvage

Le 25/11/2014

Nous allions souvent à la montagne, avec les copains. Là-haut, j’ai reçus les leçons de la plus élémentaire des écoles élémentaires… l'école des éléments. J’ai appris à aimer la vie fruste, primitive. Ce qu’aujourd’hui je nomme la vie sauvage, de cette sauvagerie que je recherche dans mes images et dans mon écriture. Le feu, le bois, l’eau, la roche, le ciel. J’ai appris à lire les cartes, à consulter les boussoles, à préparer mon sac, choisir le bon endroit pour installer le bivouac, surveiller le temps, faire le bois et allumer le feu, creuser des rigoles afin de prévenir l’inondation de la tente. J’ai connu les orages, les tempêtes, les jours de canicule, la piqûre de taons au soleil, et des moustiques sous la lune. L’odeur du buis, qui rappelle celle de la pisse de chat, le parfum des jours de fenaison.

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Un jour, le ciel était menaçant, nous devions trouver une endroit pour camper. il y avait une clairière près du torrent. Il fallait obtenir l’autorisation du propriétaire, un fermier qui nous reçut de méchante humeur. Il nous rabroua, pas le temps, va faire mauvais, faut rentrer le foin. Alors nous lui avons proposé de l’aide. Nous sommes allés sur les prairies en pente, avons rassemblé les andins, puis les avons chargés sur la remorque. Le fermier conduisait le tracteur. Comme je maniais la fourche avec aisance, il l’a remarqué et m’a adressé un compliment. J’avais appris avec Basile, mon grand-père. L’oeil exercé du paysan ne s’y était pas trompé. A compter de là, il m’a eu à la bonne. Nous avons rentré le foin au sec et il s’est rasséréné. Il nous a offert un verre de vin rouge, nous avons échangé trois mots en gascon, ce fut l’instant décisif. Il nous a donné l’autorisation de camper chez lui. L’orage a éclaté plus loin. Nous entendions ses grondements et nous voyions les éclairs fendre la nuit comme des sabres.

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Le lendemain, nous avons remonté le cours du torrent, puis celui d’un petit affluent qui conduisait à un haut plateau, sous de hautes falaises grises qui semblaient tenir le ciel redevenu bleu pur, lavé par l’orage. Venant des roches, le ruisseau serpentait entre les herbes. Nous avons pêché des truites, à la main. Des petites farios au ventre jaune tacheté. Le soir, de retour au campement, nous les avons grillées sur le feu, au bout de piques de noisetier. Et puis, fumant des cigarettes, les yeux dans les flammes, nous avons chanté et nous nous sommes racontés des histoires. Nous parlions de la vie comme on en parle à seize ans au bivouac. Les yeux pleins de flammes.