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Pour une certaine idée de la chanson (française)

 

Chanteurphoto Guilhem Deck décembre 2019

POUR UNE CERTAINE IDÉE DE LA CHANSON (FRANÇAISE)

Pour faire une chanson, chacun sa recette. La mienne est simple et ne date pas d’hier. Trois ingrédients : un texte, une mélodie, une guitare… Elle laisse perplexe mes fils (à ce jour onze et douze ans) qui qualifient mon style de « moyenâgeux ». Ils ignorent que d’une certaine façon, ils me font un compliment. Être considéré comme un troubadour ne me déplaît d’aucune façon, j’en conviens. Quoi de plus naturel, quand on a vu le jour dans le berceau de la vieille Aquitaine, celle de Guilhem IX le prince poète, chantre de la fin’amor? Tel le troubadour, j’emmène ma guitare et mes chansons partout avec moi. La chanson est mon viatique sur le chemin de la vie. C’est le premier usage et le sens le plus profond que je donne à cet art humble qui n’a rien de mineur, que j’exerce sans cesse, dans la solitude le plus souvent, dans le partage amoureux, amical ou public parfois.

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N’en déplaise à ma progéniture et autres que je laisserais sceptiques, frappés de désintérêt ou fourbus d’ennui, mon idée de la chanson s’inscrit dans la nuit des mémoires. Celle des jongleurs qui couraient les chemins avec leurs luths et les poèmes appris de châteaux en châteaux. Celle des vieux immortels et excentriques vaguant dans la montagne chinoise, de cabanes en ermitages perdus, pour rencontrer leurs pairs, dire leurs vers et jouer du luth. Celle des flamencos qui colportent leur chant brassé dans le rythme, la voix et la guitare, au long d’un voyage immémorial. Celle des chanteurs d’Amérique latine qui porte le feu de la beauté, de la fraternité et de la justice au-delà des frontières… A ces derniers, je dois beaucoup. Depuis mon adolescence, j’écoute, je traduis, j’étudie les chansons de Quilapayun, Inti Illimani, Silvio Rodriguez, Atahualpa Yupanqui, Victor Jara, Violeta et Isabel Parra, ou Mercedes Sosa qui chante Alfonsina Storni, Maria Elena Walsh, Pablo Neruda, César Isela et tant d’autres… La langue espagnole a gardé sa capacité poétique dans une expression simple et limpide. De plus, il ne m’en fallait pas tant, elle est indéfectiblement liée à la guitare… Ces artistes me tiennent la dragée haute, ils renforcent mon goût et mon courage pour affirmer ma propre langue. C’est auprès d’eux que je reviens toujours m’abreuver comme à une fontaine de jouvence, pour forger ma langue dans sa capacité d’exprimer les sentiments et les idées en chanson. La musique du français n’est pas celle de l’espagnol plus chaud et plus sonore, mais sa finesse, son élégance, ses textures rocailleuses ou soyeuses, sa capacité d’abstraction, ses éventails polysémiques, s’offrent à la créativité de l’auteur-compositeur (il faudra bien un jour qu’on se mette d’accord sur un mot, comme les espagnols ont su le faire avec « cantautor » pour dire auteur-compositeur-interprète.) Le sens des mots et la musicalité qui naît de leur agencement forment l’un des deux piliers qui portent le socle d’une chanson. Et c’est par la musicalité de la langue que les mots se lient à la mélodie, deuxième piliers pour soutenir l’édifice.

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Le destin d’une langue est sous la plume de ceux qui la pratiquent. La poésie est le chaudron où elle se métamorphose sans cesse. Où elle peut se perdre comme se sublimer. Or à l’heure d’écrire, retiré dans les lointaines contrées de la solitude, je perçois la menace d’une censure d’époque, insidieuse, insupportable, sur les mots et les idées qu’ils veulent exprimer. Une menace sur la langue, comme si des ombres planaient dans le ciel au-dessus d’elle. Menace bien identifiée par des observateurs plus qualifiés que moi en la matière, d’un conformisme socio-culturel, idéologique, politique, marchand, que rien n’impose officiellement, ce qui le rend d’autant plus pernicieux. Menace d’une simplification outrancière, d’un amaigrissement, d’une urbanisation, d’une américanisation conséquence de l’hamburgerisation de la pensée, d’un touiteurisation du discours, d’un effondrement de la capacité à s’exprimer avec des mots choisis, justes et correctement articulés entre eux. Menace accentuée par la généralisation de l’emploi d’un baragouin de messagerie débordant de son cadre, un mutant de l’écrit accouplé à une oralité qui s’affranchit des contraintes au détriment de la précision et des chatoiements du sens. Le nerf de la faconde, le rafinement de la polysémie, le plaisir et l’éclat de l’éloquence, la délicatesse émotionnelle y cèdent la place aux émoticones. Pour son alexandrin « Non, non mon cher amour, je ne vous aimais pas », Cyrano n’aurait qu’à cliquer d’un doigt pour faire apparaître aux yeux de Roxane un petit coeur rouge fendillé, le pauvre… emballé c’est pesé, ou plutôt désormais : cliqué c’est ressenti.

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Le langage de messagerie offre quelques pistes à même de préserver la langue des risques d’embonpoint, de la dynamiser et même de lui offrir des petites merveilles impromptues. Certes, si j’en crois mes oreilles lorsque j’entends converser mes fils avec leurs amis, les dégâts sont pour l’instant davantage appréciables que les influences bénéfiques… Je ne manque pas une occasion de leur rappeler qu’un peuple aux idées simples et conformes est plus facile à mener. Il va là où il ne sait pas lui-même, sans quoi il ne suivrait peut-être pas… Si le chanteur-poète est la première victime du dictateur, ce n’est pas pour rien. La chanson, c’est la mèche rebelle d’une langue. Aussi, celui qui emploie les mots au service de son art se doit-il de considérer en toutes circonstances sa propre langue avec exigence, pour la garder en vie, ne pas la laisser se perdre, s’affaiblir, tout en ouvrant devant elle des voies nouvelles. Le combat es sans répit, pour une cause commune, celle d’un échange riche, juste et profond entre les humains. Et justement, l’échange par messagerie ou sms offre une formidable opportunité de s’exprimer dans la fulgurances, la concision, la forme courte ou très courtes. Je collecte nombre de mes courts poèmes dans ma propre messagerie, ou sur dictaphone en voiture, ou en marchant. Une pincée de mots, une idée, deux images enlacées, un éclat de beauté, un reflet de justesse dans le cours naturel de la vie… Pour peu que l’on applique une certaine exigence à ce mode d’expression, de conversation, d’échange, il produit des pépites, des petits bijoux jaillis du coeur en chemin.

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Ces considérations, bien entendu, animent le débat à table, avec mes rejetons. Je voudrais comprendre et les enjoins de m’expliquer leur point de vue et leur ressenti. Qu’ils me disent pourquoi - eux qui depuis le berceau entendent Nougaro, Brassens, Barbara, Le Forestier, Dutronc, Trenet…- ces ombres sur la langue française et ce mépris pour elle en pianotant du bout des pouces sur le clavier du téléphone? Aurait-elle mal vieilli? Serait-elle trop subtile? Obsolète? La langue de Baudelaire, Hugo, Eluard, Prévert, has been? Pourtant elle se régénère, se réinvente, elle accueille en son lexique et sa syntaxe les influences internes et externes, elle se mélange, se métisse, elle jouit de ses mille accents, il en va de sa beauté, de sa vitalité, de son évolution, de son éternelle jeunesse. Qu’elle intègre sans se désintégrer. Chacun peut la pratiquer à sa façon, c’est la première quête du poète que de chercher une parole et une écriture singulières. Mais la limite est si fine, une seule petite lettre, entre régénérer et dégénérer…

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Dégagé de la moindre intention vénale quant à mes chansons, je m’en tiens à la manière de mes aînés, sans prétention novatrice autre que celle que porte en son sein toute singularité. Alors en vertu de quelle mode, de quelle obligation culturelle, sociale, marchande… je dirais  « je t’aime » autrement que : «  je t’aime » ? Expliquez-moi pourquoi « I love you », « te quiero », « Je te kiffe » serait davantage aimer, mieux aimer, aimer plus à la page que : « je t’aime »? La langue française aurait-elle vieilli plus vite que les autres? Serait-elle devenue indésirable, démodée, naïve? Souffrez que je m’en tienne à ma façon. La chanson telle que je la conçois porte des idées d’humanité et de vie, et plus on connaît sa langue en finesse, plus en finesse les idées s’expriment. C’est bien pour cela que le poète est toujours en danger, de façon manifeste ou insidieuse.

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Ecrire, composer, chanter des chansons est une nécessité vitale avant tout autre chose. Ma chanson c’est de la folk, de la country, elle sent la campagne, les sous-bois, les embruns, elle est marquée par les saisons, la mémoire, la poésie. Elle se passe de costume urbain d’époque s’il faut pour son succès qu’elle cède aux tailleurs des démons. Attention, que nul ne se méprenne, je ne crache pas dans la soupe. Si le succès elle devait connaître, tant mieux ! Mais que ce soit en toute vérité dans une langue française personnelle, vivante, inventive, profonde et éternelle, sur des mélodies qui épousent les mots pour le meilleur et pour le pire de nos états d’âme.

Capbreton 261020-021120