Sevilla

SÉVILLE. LE CENTRE ET LA PÉRIPHÉRIE

Par Le 20/01/2024

Sevilla

(extrait de carnet de voyage)

2 janvier 2024. Je roule depuis El Bosque, où j'ai passé la première nuit de l'année. Direction Séville, mais à ma façon. En faisant mille détours par Olvera, Moron, Marchena, Carmona. Le chemin poétique suit l'inspiration, rien d'autre. De temps en temps, je m'arrête pour photographier les grandes étendues céréalières qui pèlent le paysage jusqu'à l'os. Il est seize heures quand au loin, dans la brume laiteuse, j'aperçois la silhouette de la tour de l'exposition universelle. Séville. Le voyage a commencé ici, il y a quatre ans. J'ai parcouru la ville de jour et de nuit, sans savoir alors que les images composerait l'album "Séville, aparté", qui paraîtra plus tard dans le livre sur Rafael Riqueni. Sans savoir que j'allais rencontrer et côtoyer pendant un an le maestro de la guitare flamenca, et bien plus que flamenca. Sans savoir que je préparerais ensuite ce nouveau livre pour lequel j'ai parcouru les huit provinces. Tout cela m'a été offert par le souffle andalou. Le duende. On peut ne pas croire en dieu, mais on ne peut pas ne pas croire au duende. 

Je reviens à Séville pour un dernier salut. Un dernier qui ne sera pas le dernier. Comme on dit ici, quand on propose de prendre la dernière tournée qui ne sera jamais la dernière : la penúltima. L'avant-dernière. La dernière, c'est quant on va mourir. Et encore, qui sait? Sitôt le sac et la guitare déposés dans la chambre que je loue dans le quartier du Musée de Beaux-Arts, je plonge dans les rues, comme dans les eaux familières d'une vieille rivière. Et je me laisse aller jusqu'à la nuit, dans le centre où remue une foule aux mille langues. Je n'aime plus beaucoup Séville en plein jour. Trop chinoise, trop japonaise, trop anglaise, trop allemande, trop hollandaise, trop française, trop pas andalouse. Le siècle des barbiers flamencos est si loin. Il me semble en avoir connu les caudalies, lors de mes tous premiers voyages. Peut-être que j'ai rêvé, et que le rêve a pris place en moi comme une réalité passée. Désirée. Séville en plein jour est devenue une boutique. Un étal de farces et attrapes. Un grand claque peuplé de voyageurs. Tout cela, au centre ville, parce que les quartiers en difficultés, ceux de la périphérie, ne sont pas fréquentés par les touristes. 

Sur 16 quartiers difficiles en Andalousie, 6 sont autour de Séville. Mais ils se trouvent à des années lumières du centre. La calle Rosario où Silverio Franconetti ouvrit son café chantant après s'être séparé de son associé, Manuel Ojeda, avec qui il avait créé le "Burrero", rue Tarifa. A Séville, le nom des rues me raconte ad libitum l'histoire de la ville. On dit qu'elle a perdu son âme dans la course au profit, étouffée par la pollution touristique, conséquence de sa propre vanité. Et pourtant, sous le masque de la caricature d'elle-même qui attire les visiteurs du monde entier, comme un piège lumineux attire les mouches et les moustiques, sous les oripeaux de l'espagnolade, Séville est toujours Séville, même si on ne la voit plus en tant qu'elle-même, même s'il faut la deviner, écouter son murmure au creux des heures, au coin de la lumière, au souffle de la nuit. J'entends encore la psalmodie de son génie dans les effluves affaiblies du jasmin que décembre n'aura pas réussi à faner. Le tintement d'une cloche d'église...

Séville sort de derrière le rideau quand le soleil flanche. De nouveau son accent résonne dans les rues. Elle est un bouillon qui bouillonne, un cocido qui glougloute à feu doux, un tumulte, un flot de parfums, d'illusions, de déceptions, d'inspiration... Depuis quelques temps, je me dis qu'après avoir renoncé au voyage à l'étranger, il faudrait peut-être renoncer à mes noces Andalouses, que je croyais éternelles, à la vie à la mort, pour ne pas participer au massacre. Pourrais-je vivre sans divaguer en Espagne? Sans arpenter les rues des villes et des villages en chercheur d'ombre et de lumière? Pourrais-je faire le deuil de Séville? Je ne crois pas en être capable. L'Espagne n'est pas l'étranger pour moi, mais la patrie du coeur, devenue une province de ma terre natale, tant de fois j'y suis né, et mort pour y renaître. Peut-être que je ne fais là que me donner un bon prétexte pour m'absoudre, pour laver ma conscience, alléger mon coeur du poids de la culpabilité. Après tout, moi aussi je viens d'ailleurs. Je me dis que plus tard, la fatigue encourageant la sagesse, je me contenterai de voyager dans les contrées intérieures. Non, non! à peine écrite cette idée s'efface. Je dois m'efforcer d'être digne de ce qu'elle m'offre. Je dois faire, créer. Lui donner tout ce que je peux de moi même, et lui prendre le moins possible. Le minimum vital. Le strict nécessaire. Des éclats de sa lumière dans mon appareil photo. Et dans mon âme. Je sais, je l'ai appris en m'engageant de tout mon être dans ce voyage poétique, que la plus belle des Andalousies est celle du dedans. Du dedans de soi. Celle que j'invente depuis un demi-siècle.

Pour l'heure, partagé entre le plaisir et le doute, j'irai finir ma divagation au comptoir d'une taverne qui est pour moi le centre du monde, et dont je préfère taire le nom pour ne donner aucune indication. Que chacun trouve sa taverne au centre du monde...

à suivre

tous droits réservés © Olivier Deck