BRUT DE FLAMENCO

Olivier Deck Par Le 01/02/2024 0

Dans UN VOYAGE ANDALOU (en cours)

WC flamencos - X.23

Fin décembre. Il est bientôt minuit. Je marche dans les rues d'un minuscule village  perdu dans la montagne, ramassé sur lui-même, rencogné autour de ses patios reliés par des venelles aux murs blancs tachetés de pots de fleurs sans fleurs. Bleus, les pots. Un peu partout, comme les gardiens du temps, des orangers encore chargés de fruits. J'ai passé la soirée à écrire, près d'un feu de cheminée, au fond d'une taverne où l'on m'a régalé de charcuteries et de fromages locaux, accompagnés d'un solide "vin de la terre". De ceux qui font pousser des racines sous les pieds et dans la tête. Je regagne ma chambre par une ruelle étroite où un citronnier malingre joue les vigiles, ou bien les mendiants, quand vient à mes oreilles le son d'une guitare émanant d'un estaminet planqué sous un passage couvert. Pas de doute, il s'agit bien d'une guitare, et non d'une diffusion de musique. Je pousse la porte de bois. J'entre. 

L'endroit est assez exigu. A droite, le comptoir, le serveur tout de noir vêtu, tête en forme d'olive, barbe noire de trois jours. Il a le menton posé sur sa main, coude en appui sur le zinc, et ma venue ne semble pas l'enchanter, lui qui pensait rejoindre sa fiancée sous peu, ou quelque chose d'approchant. A gauche, un petit espace salon surélevé d'une marche, où sont posées trois tables de bois et leurs chaises correspondantes, de bois itou. Des azulejos jusqu'à mi-hauteur, et des affiches de toros, des photographies, des reproductions de publicités anciennes de manzanilla. L'article original (ou un faux) du journal annonçant la mort de Manolete, sous verre. Linares n'est pas très loin. Et deux flamencos, qui se sont interrompus à mon irruption.

L'un, à droite, comme un indien, brun, peau cuivrée, visage sec, moustachu, bravant les lois européennes en fumant le cigarillo, assis sur son cajón qu'il cogne avec la délicatesse du joueur de grosse caisse de la fanfare d'un village de Chalosse, au retour de l'apéritif de noël à la mairie. Lui, ce sera "l'Indien" et tout ce qui va dans son tipi. C'est pour rire.

L'autre, rondouillard, joues et menton mal rabotés, la bouche humide aux lèvres retroussées, flanqué de sa guitare sur laquelle trottinent ses mains boudinées assez agiles mais sans nuances et des doigts trébuchant un peu à l'accélération. Mais sympathique et voulant en remontrer. Discrètement chulo. L'air batave ou british, je ne sais pas. Plutôt ex-blondinet. Plus une tête à l'appeler "Charles", prononcer "tcharlz" que Carlos, José ou Manolo. Sauf l'accent, à couper à la navaja. Ce sera donc "Tcharlz". Pour rire.

Sur la table de bois, deux verres de vin. L'Indien veut resservir son collègue, qui refuse. Jouer de la guitare est exigeant. Boxer un cajón moins, enfin, dans la conception artistique de l'intéressé. Sitting Bull - que je pourrais aussi surnommer Raging Bull, par allusion au noble art qu'il transpose à la percussion -, s'en remet une rasade, de quoi abreuver toute la tribu qui, de toutes façons, est absente, donc tout lui revient au gosier. 

Les deux bardes m'accueillent plutôt chaleureusement, sans en rajouter. Ils me font signe de m'installer à la table voisine, et reprennent la musique, tandis que le serveur m'apporte un verre de vin. Ça commence mal, j'ai droit à une chanson du répertoire populaire. Quizás, quizás, quizás... passable à la guitare, un massacre au cajón. On se croirait à la fois dans un décor reconstituant un bouge à la fin du XIXe siècle, à Dresde par une nuit où ça tombe du ciel comme s'il pleuvait des bombes, et dans une mauvaise reprise d'Almodóvar. Ils me prennent pour un zozo, confusion pardonnable, il est vrai que de leur point de vue, j'ai plutôt l'air d'un Teuton en goguette que le type indigène. Sans doute, dans leurs têtes, m'ont-ils déjà surnommé Fritz ou Sigmund. Pour rire. C'est de bonne guerre. Lorsqu'ils en terminent, je dodeline simplement du chef, avec un sourire un peu figé. Pas d'effusion. Non mais! L'indien me demande si la fumée de son cigarillo me dérange. Je lui réponds que la fumée et le verre de vin, c'est flamenco. Son esprit de rébellion me plaît. Je n'accepte pas d'être fumeur passif pour n'importe qui, attention... J'ai des principes. Une taverne sans fumée, c'est comme une nuit sans lune. Comme une locomotive sans vapeur. Comme un automne sans brume. Imaginerait-on Clint Eastwood, allias Blondin, sans cigarillo, dans Pour une poignée de dollars? Brassens sans pipe à la lippe? Churchill sans cigare vissé à sa trogne? Humphrey Bogart sans clope à la commissure, donc sans son oeil plissé à cause de la fumée? Sapritch sans porte-cigarette? Brel, Ventura, Gabin sans gitane au bec? Jeanne Moreau sans blonde au bout des doigts? Cochise ou Géronimo sans calumet de la paix? Je laisse au lecteur le choix de répondre. Moi c'est fait. Le regard de l'Indien a changé, qui interroge subrepticement le guitariste, qui s'adresse à moi pour demander ce que je voudrais entendre. Por soleá, je réponds. Il acquiesce et place le capodastre sur la deuxième case, avant de chercher un peu son début. Puis il se lance à la soleá. La "madre del cante", comme on dit. La mère du chant, ce qui n'est pas tout à fait vrai, mais passons. Aussitôt, je replie ma main droite et commence à marquer le rythme à douze temps sur la table, avec les accents bien en place. Me traversent des images de ventas à l'ancienne, façon XIXe, ces auberges flamencas où les aficionados se retrouvaient pour partager et faire vivre le flamenco, loin des scènes et des projecteurs. Je suis dans mon jus.

L'indien écluse son verre en pianotant sur son téléphone. La soleá guitaristique ne l'intéresse pas des masses. Son coeur s'envole comme un faucon, me dis-je en pensant à Peau de la Vieille Hutte se confiant à Jack Crabb, alias Little Big Man... La soleá, elle, suit son cours immémorial, rebondissant ici et là sur quelques écueils, laissant quelques plumes en chemin. Tcharlz joue des phrases traditionnelles que j'ai étudiées jadis. Je salue cette fois le final en murmurant un "ole". L'ex-blondinet, qui a deviné mon intérêt pour la guitare, sans pouvoir soupçonner l'amour considérable que je porte à l'instrument, s'excuse pour le mauvais rendu de sa "sonnante", qui n'est pas sa favorite. L'autre, celle de concert, c'est autre chose... J'essaie d'imaginer, sans grand succès. En effet, la guimbarde clinque plutôt sec, et comme le jeu du guitariste ne s'attache pas particulièrement à arrondir les angles, ni à tirer le meilleur parti sonore de son outil, le résultat est assez étriqué. Il déplace le capodastre sur le manche et dit qu'il va jouer un air ancien, de ceux qui tombent en désuétude. Une farruca. Peu de guitaristes s'y risquent encore, précise-t-il. Je lui réponds, sans appuyer, que Rafael Riqueni en a composé une pour son disque Herencia, et Vicente Amigo également, il y a quelques années déjà, en 2005, si je ne m'abuse. Silia y el tiempo. Je me souviens de mon incroyable émotion, en l'écoutant pour la première fois, sur la route entre Jabugo et Zafra. Avec cette technique tellement fluide, chantée, à la fois puissante et féminine, du guitariste cordouan. Mon intention n'est pas d'en rajouter mais de lui tenir la dragée haute, j'ai envie de voir ce qu'il a dans les tripes, après tout, je ne vais pas me laisser manger tout cru. Non mais. Tcharlz se lance alors dans une pièce plutôt traditionnelle. Raging Bull décidant d'épargner son cajón, sort avec son téléphone et son cigarillo.

Après la farruca, de nouveau saluée de ma part d'un "ole" pieux, le guitariste me demande encore ce que je veux écouter. Je lui suggère un toque du Levante, les airs libres de l'Est andalou. Une minera, par exemple. Il remet le capodastre à la deuxième case et lance une taranta, avec ce fa dièse mineur très ouvert qui vous prend aussitôt au ventre et ouvre en grand l'espace sombre et merveilleux de l'émotion. Dans l'ombre, la taranta se tord un peu les chevilles sur le pavé inégal de l'inspiration, mais continue son chemin cahin-caha, elle en a vu d'autres. Là encore, un souvenir. 1991. Ludo entre dans mon atelier de peintre, une cassette à la main. Il la glisse dans le lecteur et demande : "Qui joue?" J'écoute. Je sens le piège. Je gamberge, un grand, un très grand, fabuleux. Plus fin que Paco de Lucía, moins rond que Manolo Sanlúcar... bon, je capitule. L'ami Ludo, fier de son cou, annonce : Vicente Amigo. Titre du chef d'oeuvre : Callejón de la luna. La taranta des tarantas. Trente-deux ans plus tard, je l'écoute encore vingt fois par an, avec le même étonnement. Hop! revenons à nos flamencos. Avant d'arriver à bon port, Tcharlz donne un coup de barre et enchaîne avec une seguiriya puis, dans une sorte de coq à l'âne, esquisse trois mesures de tango pour glisser vers les tientos, commentaires à l'appui. Il a son côté prof, Tcharlz. Je me dis que je devrais l'inviter à rester sur le tango flamenco, qui donnerait à l'Indien l'envie de revenir prendre place pour soutenir la rythmique régulière et festive du sud. Le guitariste, comme s'il avait entendu ma voix intérieure, repart illico au tango. Je suis l'embardée en m'accrochant aux branches, ou plutôt à mon verre de rouge, quand l'Indien rentre dans le bar et se retrousse les manches. Ça va déménager, je le sens bien. J'accompagne le rythme avec des palmas discrètes, alors que De Niro, enfin Raging bull, notre indien, quoi, se cale sur son cajón. Nous voilà embarqués dans la patrouille des éléphants. Le serveur, qui s'était rendormi sur sa main, coude posé sur le comptoir, sursaute. Sa tête glisse, plonge et il manque de donner un coup de front au zinc. Il a sans doute cru à une attaque nucléaire, ou bien la foudre, ou une charge au galop des troupes d'Hannibal, allez savoir... Encore une fois, le guitariste interrompt avant la fin, sans préavis, mais nous n'en sommes plus à une embardée près, et je sens bien qu'il n'est pas facile de rester en place sur la cadence imprévisible d'un Chiricahua éméché, tel un guerrier hors du contrôle de son chef apache, le bien nommé Chihuahua, chef des Chiricahuas, soit précisé en passant. Assourdissant. Tchalrz, magnanime mais fier, estimant sans doute qu'il ne peut s'exprimer correctement dans ce tsunami de décibels, croise les mains sur la hanche de sa guitare de bois très clair, du citronnier peut-être, et avec un art consommé de la diversion, entreprend de me raconter sa vie. Le tohu-bohu retombe. Un calme sépulcral envahit la pièce. Le serveur pose de nouveau le coude sur son comptoir, puis le menton sur sa main, soupire et se laisse glisser vers la reprise des songes après l'entracte.

Figurez-vous que Tchalrz a appris la guitare dans la rue, avec les poulbots flamencos. Mais la rue, qu'il dit, ça suffit pas pour devenir professionnel. Alors il a suivi sa cousine, qui partait à Cordoue étudier le baile dans une académie. Là, il en a profité pour s'éduquer auprès d'un grand professeur (dont le nom a été broyé par son accent de la Subbética) qui a tout réformé dans sa manière de jouer. Tout. Todo, todo, todo, même. Quand il dit "tout", c'est "tout", prof. Et puis, il est revenu au pays, parce que c'est là qu'il veut jouer. Si le musicien n'a pas une technique parfaite, je ne peux que lui reconnaître sa vaste connaissance des styles, qu'il possède par coeur. Je suis toujours fasciné par la mémoire des flamencos, guitaristes ou chanteurs, véritables encyclopédies vivantes de l'art qu'ils pratiquent et chérissent. Même quand on se trouve en présence de modestes exécutants, tels nos deux lascars, des types du campo, il est ahurissant de voir la quantité de chants qu'ils ont en magasin et sont capables de lancer au débotté. Surtout le guitariste, je précise. L'Apache a un répertoire plus court, quoique plus lourd, ceci ne compensant pas tout à fait cela. Et puis, pour leur rendre grâce, peut-être que ces deux paysans - au sens noble et premier - sont en réalité plus flamencos que certaines vedettes qui se produisent sur les scènes des festivals et des théâtres, faisant du "cante jondo" un produit haut de gamme encamisolé dans une programmation et formaté pour l'écoute du grand public occidental. Ici, nous sommes dans l'expression sauvage, l'art brut. Ça passe et ça casse. Certes, il y aurait à redire sur le plan artistique mais, au tréfonds du tréfonds, la performance ne vaut pas son claquement de castagnettes. La virtuosité n'est pas de mise. Deux gars font vivre le flamenco, avec les moyens du bord, vaille que vaille. Et j'aime ça, voyez vous. C'est la vie telle que je la voudrais plus souvent. Il me plaît de savoir que ça existe encore en ce bas monde livré aux entourloupeurs de tous poils, aux avant-gardistes qui croient que, et autres néo-révisionnistes. Aux cultureux, je préfère les culs-terreux. J'aime à penser qu'ailleurs, en Andalousie, ailleurs, dans une peña japonaise, chez les Inuits ou les Arapahos du Wyoming, on joue le flamenco, à la va comme je te joue, mais on le joue.

Quand je me lève pour prendre congé, l'indien est contrarié et demande si leur musique me déplaît. Il est cabot, le Peau rouge. Le rassurant à la négative, je me rassois à contre coeur, affirmant que les écouter et partager ce moment est un véritable plaisir, mais je ne veux pas les obliger... L'Indien pactise et remplit mon verre. Il s'enfile un gorgeons et badaboum-badabam, c'est reparti. Re-tango, puis rumba. À vous fracasser les tympans, doubler la mise des acouphènes et vous filer la migraine. Apocalypse now, sans Marlon mais avec les hélicos, le napalm et la mitraille à fond. Cette fois, c'est mon âme qui s'envole un peu, je l'avoue. La rusticité a du bon, mais bon. J'ai des principes, mais aussi des limites. Mon esprit se met à divaguer. Mes yeux cherchent et retrouvent l'article sous verre de la mort de Manolete, au mur. Vrai? Faux? Peu importe. Toujours, mon coeur se serre un peu quand je pense à la mort des toreros dans l'arène. Paquirri, Yiyo, Fandiño. Ces hommes m'ont tant donné, dans la vie, en étant ce qu'ils sont, en vivant comme ils vivent, comme ils meurent, en toute vérité. Je pense à Islero, le toro de Miura qui a pris la vie de Manuel Rodríguez. Et de là, Lupe Sino, la fiancée du maestro que l'on refusa de marier in extremis, parce qu'elle n'avait pas le bon pedigree. Cette Espagne terrible de l'après-guerre, magnifiquement dépeinte par Joaquín Sabina dans la plus belle de ses chansons (dixit lui-même et Joan Manuel Serrat, pardon...) : "De purísima y oro". Manolete ne portait pas un costume bleu céleste et or, à Linares, mais Rose et or. Mais "Palo rosa y oro", pour Sabina, sonne moins bien que "Purísima y oro". Chacun son boulot, il a changé la couleur pour le bien de la chanson. Cette Espagne d'une renaissance post-franquiste, de la movida, des pueblos, d'hier, d'aujourd'hui, de demain, de toujours, tragique et burlesque, que j'aime comme une patrie du coeur, depuis mon enfance. Cette Espagne que je parcours sans relâche, qui est mienne, ni celle d'un autre, ni celle des Espagnols. Cette Espagne, et plus que tout cette Andalousie qui s'offre au voyageur, à qui veut l'aimer, pour se recréer avec lui, en lui, par lui, telle qu'en elle-même et différente, singulière, à la fois mère et fille de l'inspiration. Terre de l'ombre et de la lumière primordiale. Terre du souffle premier...

Lorsque je quitte le troquet, les flamencos me donnent rendez-vous au même endroit, dans deux jours. Les roublards... En fait, ils s'étaient retrouvés pour répéter et ils ont profité de ma visite pour faire leur pub. Le vendredi, ils bricolent un peu, c'est payant mais pas cher, viens, on va passer du bon temps... Je les remercie, sans promettre. Je sais que je ne reviendrai pas. Ce serait risquer d'anéantir la grâce de cette rencontre qui doit en rester là. Demain, je reprends la route, avec mon Leica, mes carnets, ma guitare et l'envie d'en découdre avec la lumière. Adelante. En avant. 

©Olivier Deck

 
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